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Ajalbert, Jean, avocat et littérateur français, né
à Levallois-Perret le 10 juin 1863, décédé
à Cahors (????) le 14 janvier 1947.
Poète impressionniste (Sur le vif, 1886 ; Paysages de femmes, 1887
; Sur les talus, 1888), romancier proche des naturalistes (Le Ptit,
1889 ; En amour, 1890 : Le Cur gros, 1894 ; Celles qui passent,
1898, etc.), adaptateur dEdmond de Goncourt dont il était
un familier du Grenier au théâtre (La Fille Élisa,
1891), Ajalbert collabora à la plupart des petites revues de la
jeunesse littéraire : La Basoche, La Pléiade (les deux ;
1886 et 1889), Lutèce, Le Symboliste, La Vogue, Le Carcan (quil
fonda avec Paul Adam), La Wallonie, La Revue indépendante, Vendémiaire,
etc. Il appartint aussi à la rédaction de nombreux journaux
: Paris, Le Journal, LÉclair, La Justice, etc. A partir de
1892, proche des milieux anarchistes, il fut souvent le régulier
collaborateur de leurs publications (Le Pot à colle, LEndehors,
Le Plébéien, Les Temps Nouveaux) et leur avocat. Nayant
guère la vocation, souvent opposé au conseil de lOrdre
et dénonciateur dune justice quil trouvait souvent
bien injuste, il abandonna le barreau après le procès Vaillant
pour lequel, refusant le simulacre, il avait renoncé de plaider.
Dès 1895, dans Gil Blas du 9 janvier, il fut un des rares observateurs
qui sindignèrent de lattitude de la foule et de la
presse, Léon Daudet et Barrès tout particulièrement,
le jour de la dégradation : « Je nai pas lintention
de heurter lopinion courante sur le traître. Jai voulu
rechercher simplement si le coupable, si coupable soit-il, navait
pas le droit à ce que sa peine restât dans les limites de
la loi. Il avait droit au silence, et les huées de la foule sont
de trop. [...] / Il faudrait empêcher les sauvages de se mêler
de lappareil de justice » (« Crime et châtiment
»). Mais cest au lendemain de « JAccuse ! »
quil sengagea, signant première protestation (1ère
liste), participant à la souscription pour offrir une médaille
à Zola (6e liste du Siècle et des Droits de lHomme),
à lenquête de La Critique où il affirma
son admiration pour « lattitude, le courage, la foi de Zola.
Elle ne métonne pas. Cest le fier couronnement dune
vie de travail, de lutte et dhonneur. Cest laboutissement
fatal dun libre esprit, passionné dhumanité
» (no 71, 5 février 1898) , et menant combat jusquau
verdict de Rennes : deux ans de chroniques batailleuses quil considérera,
plus de vingt ans après, comme « le meilleur moment de [s]a
vie » (Les Nouvelles littéraires, 9 juin 1923). A lété
1898, il participa à la souscription du Siècle en réponse
à laffichage du discours de Cavaignac (1ère liste)
et, la fin de 1898, il signa encore la protestation en faveur de Picquart
(3e liste). Ajalbert sengagea totalement et, ainsi quil le
dira plus tard, « avec dautant plus de fougue que rien ni
personne ne pouvait contrarier mon élan. En instance de divorce,
seul, avec un enfant de trois ans, toutes mes forces se dépensaient
dans lAffaire où joubliais mes tristesses et mes intérêts
privés » (Mémoires à rebours, Paris, Denoël
et Steele, 1936, p. 249).
Son premier acte fut de quitter LÉclair. Il sen expliqua
à son directeur, le 30 novembre 1897 : « Mon dernier article,
annoncé par LÉclair, na pas paru. Jy disais
mon sentiment, différent du vôtre, sur laffaire Dreyfus.
/ Je croyais LÉclair absolument indépendant, comme
il sintitule. / Cétait le moment de le prouver ; vous
ne lavez pas fait. / Je vous prie donc de recevoir ma démission.
/ Je nai plus rien à faire chez vous. Je men vais »
(publiée dans le Mercure de France, janvier 1898, p. 350). Il rallia
alors la rédaction des Droits de lHomme, nouvellement créé,
où il publia de très nombreux articles dune grande
vigueur : « [...] du dégoût, du mépris, de la
colère, de la haine, de la passion, et tout ce qui sensuit
: des gros mots, de linjure, de la violence, même des coups
de pied au cul de ladversaire, qui ne se retourne pas toujours :
ce que ne lempêche pas davoir senti... » (préface
à Sous le sabre, p. v Les Droits de lHomme, 4 mai).
Des articles qui firent de lui, selon Le Temps, un « redoutable
polémiste ». Dénonciateur de lantisémitisme,
contempteur de lÉtat-major et des généraux,
de Félix Faure et de ses ministres, de lÉglise qui
« depuis trente ans [...] espère laventurier qui étranglerait
la Gueuse, promettant dabsoudre, une fois de plus, le soldat,
qui lui prêterait la force, le juge, qui simule le droit »
(préface à La Forêt Noire, p. iii), des nationalistes
réunis dans la « Ligue des Poires », des journaux et
de leurs directeurs, il eut de nombreuses et violentes polémiques
avec ceux quil prenait pour cible, tel Vervoort quil rencontra
en duel en janvier 1898 (voir LIntransigeant, 23 janvier 1898).
Symbole du littérateur engagé, défenseur infatigable
de « la mission sublime » de lécrivain dont Zola
devint pour lui le héraut, Ajalbert neut de cesse de prendre
à parti ses « chers confrères ». Ainsi, dès
le début de son engagement, ulcéré que certains,
« valets de lopinion » et « savetiers de lettres
» (« les Valets de lopnion » et « Les Complices
», Les Droits de lHomme, 16 et 20 janvier 1898 Sous
le sabre, pp. 11-32), se tinssent à lécart de la bataille
pour des questions marchandes, il décida de les contraindre à
se déterminer en les attaquant (voir notices Arène, Brieux,
Case, Calmette, Hervieu, Lavisse, Le Roux, Rostand, Sardou), puis, finalement
occasion aussi de malmener Fernand Xau , en publiant un «
Hommage à Zola » (Les Droits de lHomme, 2 mars
Sous le sabre, pp. 172-177) signé, sans les avoir consultés
pour les obliger à prendre parti, par les écrivains du Journal
(Mendès, Mirbeau, Geffroy, Theuriet, Richepin, Allais, Tristan
Bernard, Auriol, La Jeunesse, Donnay, Lintilhac, Ohnet, Courteline, Bergerat,
Adam, Marin, Marni, Séverine, Montégut, Corday, Le Roux,
Prévost, Leblanc).
En 1899, il écrivit aussi au Journal du Peuple où il retrouva
ses amis anarchistes. Il fut un des rares, à lannonce de
la révision, en 1899, à se souvenir et à célébrer
Bernard Lazare (« Le Palmarès », Le Journal du Peuple,
13 juin), quil noubliera pas non plus par la suite, faisant
partie, en 1905, du Comité dinitiative du monument nîmois.
A Rennes, il fut des mécontents qui naccéptèrent
pas la mise à lécart de Labori et la tactique adoptée
par Demange : « Oh ! quelle consternation devant la parole de Demange,
le silence de Labori ! Eh ! quoi, à la dernière minute,
dans la bouche de Demange, limmonde Henry redevenait un excellent
soldat, et les généraux de fonds secrets comme Billot, les
généraux de complot comme Roget, le généraux
de bagne comme Mercier se trouvaient de loyaux soldats ! Cest pour
quun avocat timoré et trompé vint dire ça,
vint proposer nos plates excuses à tous ces bandits, que nous les
avions acculés aux gendarmes, jetés au seuil du cachot !
[...] / Oh ! Demange est le parfait honnête homme ! Sans doute,
il a longuement prié son Dieu de lumière, avant dagir
et son Dieu, qui est celui de Mercier, la mis dedans,
et Dreyfus aussi, et nous tous ! » (« Réflexions toutes
personnelles », Les Droits de lHomme, 22 septembre 1899).
Il reviendra sur le sujet, un peu plus tard, durcissant sensiblement le
ton : « La bande compacte des Chargeurs réunis
ne trouva devant elle quune défense dissociée, paralysée.
/ La tactique de la courbette aux juges du Conseil de guerre, et de léponge
aux gredins de lÉtat-Major devait prévaloir. / Lassassin
de Me Labori neut pas de plus sûrs complices que les partisans
de la paix à tout prix. / Me Labori sétait remis de
sa blessure. Il ne se rétablit pas de son absence aux débats.
/ Les malins de la presse et de la politique avaient remarqué tout
de suite que tout se passait bien gentiment, quand Me Labori nétait
pas là. Plus dincidents daudience, plus de dialogues
violents à la barre, plus de témoins poussés à
bout, plus de heurts, plus de secousses !... / Quelle sérénité
chez les juges !... Et voilà que ressuscitait le trouble fête...
/ Il exaspérait le général Mercier, le président
Jouaust... / Et ses amis lui tiraient dans le dos, comme lhomme
du quai de la Vilaine... / Et, pourtant, puisque cest Me Labori
quon redoutait, puisque cest Me Labori dont on voulait se
débarrasser, cest Me Labori quil fallait garder...
/ Que Labori se taise et cest lacquittement, voilà
ce qui sécrivait, à peu près, dans des lettres
autorisées de Paris qui circulaient à laudience, passaient
sous les yeux mêmes de lavocat [voir notice Cornély].
/ Et comme après deux ans de peines et de luttes, à la minute
suprême, il ne voulait pas déserter, ce fut à peu
près officiellement, par ordre, sur une démarche faite près
de lui, le dernier jour, à cinq heures du matin, quil dut
se taire, déposer les armes. / Mathieu Dreyfus, la famille, les
amis, les tacticiens, les figaristes ou révolutionnaires, tous
opinaient pour la retraite : / Tout dun coup, je me suis
aperçu que jétais tout seul, aurait dit Me Labori...
/ [...] / Tant mieux pour lui. Sil avait parlé, on leût
fait responsable de la défaite. Et les plus éloquentes paroles
neussent pas ajouté à sa gloire. Quoi quil arrive,
par son courage, par sa foi, par son talent, par le sang versé,
il demeure lavocat de la vérité, de la justice, sinon
de Dreyfus » (Quelques dessous du procès de Rennes, pp. 247-249).
Logiquement, se rangeant du côté de Labori et de Picquart
contre les « politiques », il condamna la grâce : «
[...] pendant ces deux années de luttes, nous nous étions
battus pour la justice : nous navons conquis que la banale et facile
et lâche pitié. / [...] Dreyfus est gracié, libre.
/ La grâce peut satisfaire les amis de Dreyfus. Elle ne saurait
contenter les amis de la justice » (« Réflexions toutes
personnelles », Les Droits de lHomme, 22 septembre 1899).
Déçu, aigri, il ne pardonnera jamais aux « amis de
Paris », « chefs coutumiers de la défaite »,
autrement dit Reinach, Cornély et les Dreyfus, de sêtre,
à Rennes, « laiss[és] battre par ordre » (Ibid.).
Il leur reprochera aussi, assez injustement, davoir « liquidé
» lAffaire, davoir « crevé les Droits de
lHomme qui pouvaient vivre [...] et refusé les concours les
plus sérieux qui soffraient pour les faire vivre »,
écrira-t-il le 24 janvier 1900 à Stock. Et dajouter
: « [...] il fallait nous éliminer quand même
comme, par la suite, Clemenceau et aujourdhui Gohier, comme ils
avaient expédié B. Lazare. Vous devinez bien que, lorsquils
nauront plus besoin de vous, ils auront tôt fait de vous tirer
leur chapeau. Léditeur des Livres Rouges [la Bibliothèque
sociologique de Stock qui publiait les anarchistes] nest pas leur
homme. Alors ils retourneront chez Ollendorf [sic], Lévy et tous
les libraires juifs qui nont pas marché » (citée
in Stock, Mémorandum..., pp. 192-193). Mais surtout, Ajalbert reprochait
aux « amis de Paris », aux « Juifs » donc, qui
« pour démontrer leur loyauté, [...] sont obligés,
paraît-il, de ne pas rater loccasion de prendre parti contre
nous » (lettre à Stock du 12 novembre 1900, Ibid., p. 254),
de lavoir personnellement écarté, de lavoir,
comme il lécrira bien plus tard à Joseph Reinach,
« saqué de tous les journaux et surtout des nôtres
après laffaire » (BNF n.a.fr. 13527, f. 29, lettre
du 12 février 1913). Cest ce quil expliquera encore
dans ses souvenirs : « Il en coûte davoir été
le redoutable polémiste. Tous les journaux métaient
fermés. Je redeviendrai conteur... Je ne signerai
pas... / Rien à faire. Trop voyant. Ah ! on penserait à
moi ! Cependant, les tièdes et les neutres occupaient les places.
Joseph Reinach me proposait La Lanterne. mais les groupes politiques
veillaient » (Les Mystères de lAcadémie Goncourt,
p. 188). En fait, les journaux dreyfusards avaient pour ainsi dire tous
disparu ou connaissaient de très sérieuses difficultés
(voir LAurore et Les Droits de lHomme) et les autres, antidreyfusards
ou sagement neutres pendant lAffaire, ne voulaient bien évidemment
pas sembarrasser du « redoutable polémiste ».
Les juifs, coupables à ses yeux davoir « rejeté
les écrivain dreyfusards de leurs journaux et de leurs entreprises
» (Ces phénomènes, Artisans de lEmpire, Avignon,
Aubanel, 1941, p. 13. Cité in Epstein, p. 100), ny étaient
vraiment pour rien. Ajalbert noircit dailleurs quelque peu le tableau
en se présentant comme un paria au sein de son propre camp. En
effet, lors de la « reconstitution » de la rédaction
de LAurore, le 11 juin 1902, Ajalbert, qui en mai venait dy
publier un article, fut donné dans la liste des collaborateurs.
Mais il ny publiera plus pour une raison que nous ignorons. Plus
que les juifs ou les « amis de Paris », le principal responsable
de cette mise à lécart nétait-il pas
Ajalbert lui-même qui, avec son volume paru en novembre 1900, Quelques
dessous du procès de Rennes, dans lequel il règlait quelques
comptes avec les « épongistes », ne sétait
pas fait que des amis ?
Sans plus de ressources, alors, il trouva alors pour subsister, grâce
à son ami Briand, des missions en Indochine (séjours qui
lui inspirèrent deux romans et une étude : Sao Van Di, 1905
; Raffin Su-Su, 1911 ; Les Destinées de lIndo-Chine, 1911).
Entre deux voyages, il collabora à LHumanité (où
il donna, de sa création, en avril 1904 à mai 1905 ; des
« Propos de Paris et dailleurs ») et à LAction
(dans lequel il publia règulièrement de mars 1904 à
janvier 1905 et auquel, au printemps 1905, il donna en feuilleton son
roman Sao Van Di).
De retour en France, il souscrivit au monument Cornély (1ère
liste), collabora au Gil Blas, à La Dépêche de Toulouse,
à la France Libre (à partir de 1918), etc., et fut nommé
conservateur du château de la Malmaison, de 1907 à 1917,
puis administrateur de la Manufacture de Beauvais. Il collabora encore
à quelques journaux dont au Courrier Saïgonnais auquel il
envoyait des « Courriers de Paris ». Il se consacra ensuite
entièrement à son activité littéraire et à
lacadémie Goncourt où il avait été élu
à la mort de Mirbeau (1917).
Plus tard, écrivant ses souvenris, il reviendra sur son engagement
dreyfusard, ne reniant rien de ce quil avait fait mais demandant
de ne pas rouvrir « les quatre recueils où dorment mes articles
des Droits de lHomme [références données en
bibliographie] » : « Je ne donnerai même pas les titres.
Il sy rencontre des articles que je regrette. On écrivait
toujours sous pression, sans aucun ménagement » (Les Mystères
de lAcadélie Goncourt, p. 176).
Pendant lOccupation, ses amitiés, quelques publications,
ses prises de positions pétainistes (« Nattendons pas
pour faire peau neuve », Paris-Soir, 13 août 1940) puis doriotistes
(« Ce que pense du départ de Jacques Doriot : Jean Ajalbert
de lAcadémie Goncourt », LÉmancipation
nationale, 10 avril 1943), son action dacadémicien Goncourt
au service du pouvoir et de ses chantres lui valurent, à la Libération,
de faire partie des auteurs interdits par le CNE.
Tenant de lArt social, engagé parce questimant que
tel était son devoir, le « radical » Ajalbert
qui espérait « quun jour, quelquun dise de nous
tous, depuis Zola jusquau plus humble de ses amis : ils aimèrent
la vérité, ils voulurent la justice... Nous ne souhaitons
rien de plus » (Sous le sabre, p. xviii) , fut une des grandes
figures du dreyfusisme de plume, mais différent de Gohier, avec
qui on le compara parfois, en ce quil fut toujours vigoureux sans
violence inutile, « gai et joyeux », comme le dira de lui
Léon Blum qui le décrira encore comme allant chaque jour
au combat avec « une belle vaillance claire et ensoleillée
qui réconforte et qui réjouit ».
Bibliographie : une grande partie de ses articles relatifs à lAffaire
a été reprise en trois volumes : Sous le Sabre (Paris, Éditions
de La Revue Blanche, 1898), Les Deux Justices (Paris, Éditions
de La Revue Blanche, 1899), La Forêt Noire (Paris, Société
Libre dÉdition des Gens de Lettres, 1899). Ses Dessous du
procès de Rennes, illustrés de photographies de Gerschel,
ont été publiés chez Stock à la fin de 1900
(daté de 1901). Il a laissé des souvenirs sur lAffaire
dans son volume Les Mystères de lAcadémie Goncourt
(Paris, J. Ferenczi et Fils éditeurs, 1929, pp. 174-189). Sa contribution
à lenquête de La Critique a été en partie
reprise dans Les Cahiers Naturalistes, no 72, 1998, p. 173. Sur son action
pendant lOccupation, on pourra se reporter à Gisèle
Sapiro, La Guerre des écrivains 1940-1953. Paris, Fayard, 1999.
Sur son dreyfusisme et son action sous lOccupation, voir Epstein,
pp. 99-101.
Philippe Oriol
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