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Darien,
Georges, écrivain français, né à Paris le
6 avril 1862, décédé à Paris le 19 août
1921.
Darien devança lappel du service militaire et sengagea
en mars 1881. Il fut envoyé pour indiscipline en juin 1883 au bagne
militaire dAfrique, « Biribi ». De retour à Paris
en mars 1886, il entreprit la rédaction dun roman témoignant
des atroces conditions de détention des soldats. Léditeur
Albert Savine retarda la publication de Biribi par crainte dun procès,
et cest Bas les curs !, court roman sur la défaite
de 1870, qui fit connaître Darien du monde littéraire parisien
en décembre 1889. Le succès de scandale remporté
par Sous-Offs de Lucien Descaves encouragea Savine à publier Biribi
en février 1890, mais le livre passa inaperçu du grand public.
Le 13 juin 1890, la représentation des Chapons, pièce tirée
de Bas les curs ! en collaboration avec Descaves, qui met en scène
la lâcheté dun couple de bourgeois versaillais en 1870,
fit grand bruit. Malgré ce succès et ses contacts dans le
milieu littéraire, Darien connut plusieurs années de misère.
Ses convictions libertaires saffirmèrent, et il publia, après
léchec des Pharisiens en mars 1891, de nombreux articles
dans LEndehors de Zo dAxa, où il défendit sous
pseudonyme la propagande par le fait. Il fonda et rédigea seul
son propre périodique en novembre 1893, LEscarmouche, dont
il fut lunique rédacteur, mais sassura la collaboration
artistique de Toulouse-Lautrec, Ibels, Bonnard, Hermann-Paul, Anquetin.
Début août 1894, craignant dêtre arrêté
après ladoption de la troisième loi « scélérate
» votée à la suite de lassassinat de Sadi Carnot,
il quitta la France, et résida à Londres jusquen janvier
1905. Durant cette décennie, il publia différents ouvrages,
parmi lesquels Le Voleur en novembre 1897 et La Belle France en 1900,
tous deux chez Stock. Son roman LÉpaulette, quil écrivit
entre 1898 et 1900, ne sera publié quen 1905 par Eugène
Fasquelle. Il collabora en outre en 1903 et 1904 à LEnnemi
du peuple dÉmile Janvion.
Le 16 novembre 1897, au moment où Darien corrigeait les épreuves
du Voleur, il mentionna pour la première fois laffaire dans
une lettre à Stock, à propos du livre de Bernard Lazare
que léditeur venait de publier : « Il est certain que
les crapules au pouvoir, après la publication par vous du livre
de B[ernard] Lazare, ne doivent pas vous porter dans leur cur non
plus. Ah ! quelles abominables canailles ! Quand foutra-t-on tout ça
à leau ! » (lettre inédite à Stock, 16
novembre 1897, coll. part.). Cette lettre poussa certainement Stock à
parler de Darien à Bernard Lazare. Ce dernier, selon le témoignage
de Darien, prit alors contact avec lui, et lui propose « de lépauler,
de fortifier par un roman son Dreyfus » (lettre à Janvion,
octobre 1904, publiée in Janvion, « Le Méconnu récalcitrant,
Georges Darien », Léclair, 16 mai 1924). Le fait que
Lazare lui ait fait une telle offre na rien détonnant
: le dernier livre de Darien, Les Pharisiens, attaquait Drumont et les
antisémites, et sa réputation de polémiste et dantimilitariste
était bien établie. Lindividualisme de lauteur,
comme ses réticences à défendre un militaire, peuvent
expliquer son refus, et son silence au début de lAffaire.
Il ny fera en effet que rarement allusion dans sa correspondance,
et toujours avec moquerie ou dédain : il méprisera ainsi
lagitation, vaine à ses yeux, des deux camps. Le 8 juillet
1899, un mois avant le procès de Dreyfus à Rennes, il évoqua
dans une lettre à Jean Ajalbert « la montée dune
imbécillité hystérique qui na jamais eu dégale
» (lettre inédite à Jean Ajalbert, 8 juillet 1899,
coll. part.).
Ce ne fut que dans ses uvres que Darien justifia sa position. Dans
La Belle France, puis dans LÉpaulette, il affirme que la
corruption de larmée française était telle
quun scandale ne pouvait quéclater. Convaincu de la
culpabilité du capitaine, il émit dans LÉpaulette
une hypothèse invraisemblable. Dreyfus serait effectivement un
traître ; mais il aurait été inculpé sous un
faux prétexte par ses chefs désireux de le punir tout en
évitant que le public ait connaissance du secret vendu à
létranger : les preuves de lincapacité totale
de la France à mobiliser rapidement ses troupes en cas de conflit.
Dans la brochure anglaise Can We Desarm ?, écrite en collaboration
avec Joseph Mac Cabe, publiée à Londres en 1899, Darien
soutint que le peuple français se désintéressait
du sort de Dreyfus, riche officier qui, même sil était
innocent, nétait quune victime parmi dautres
du système quil servait auparavant avec zèle. Lauteur
évoquait, comme lont fait de nombreux anarchistes, le sort
des centaines de simples soldats qui souffraient plus que Dreyfus et que
personne ne défendait. Il critiquait ensuite successivement les
dreyfusards et les antidreyfusards. Les premiers étaient des hypocrites
: pourquoi avoir attendu laffaire pour dénoncer la corruption
de larmée, loligarchie militaire qui durait depuis
deux décennies ? Laffaire ne servait que leur opportunisme.
Parmi les dreyfusards, il retenait les noms de panamistes comme Joseph
Reinach et Yves Guyot. Quant aux antidreyfusards, une phrase de Can We
Desarm ? résumait son opinion : « [...] they are reactionnaries
and clericals, pitilessly selfish, stupid and cruel ». Les deux
clans ne servaient donc que leur propre intérêt : aussi lon
ne pouvait que se féliciter de leur lutte.
Darien ne se rallia pas au dreyfusisme, bien quil fût hostile
aux antidreyfusards. Tandis que de nombreux anarchistes prirent parti
pour Dreyfus, il resta sur ses positions ; il envisagea néanmoins
les perspectives révolutionnaires de laffaire, et reprocha
par la suite aux dreyfusards et aux anarchistes de navoir pas su
exploiter une situation propice. Il imputa également à lhostilité
vengeresse des dreyfusards, qui auraient souhaité le compter dans
leurs rangs, linsuccès de ses romans et les difficultés
quil rencontra pour les faire publier. Il écrivit ainsi en
1903 à Stock qui refusait de publier LÉpaulette :
« Si je vous avais apporté un livre en faveur de Dreyfus,
vous lauriez publié de suite ; comme tel nest point
le cas, vous vous dérobez » (Mémorandum dun
éditeur. Première série, Paris, Stock, 1935, p. 95).
De retour en France en 1905, Darien connut son dernier succès avec
ladaptation théâtrale de Biribi au théâtre
Antoine. Ses centres dintérêt léloignèrent
alors progressivement de lanarchisme : il se consacra dans les années
1910 à la propagande en faveur du géorgisme, théorie
économique visant à la suppression de la propriété
individuelle du sol.
Bibliographie : Lessentiel de luvre de Darien est disponible
dans la collection omnibus (Voleurs!, Omnibus, 1994). En ce qui concerne
les ouvrages critiques, on lira, mise à part lincontournable
mais datée biographie dAuriant (Georges Darien et linhumaine
comédie, Bruxelles, LAmbassade du livre, 1966), létude
de Walter Redfern (Georges Darien : Robbery and Private Enterprise, Amsterdam,
Rodopi, 1985). Deux ouvrages sont à paraître prochainement
aux éditions Du Lérot, une biographie réactualisée
et une mise au point sur les rapports entretenus par lauteur avec
lanarchisme, Georges Darien et lanarchisme littéraire
de Valia Gréau, ainsi que la correspondance de Darien (qui reprendra
les lettres ici citées à Stock et Ajalbert), par Valia Gréau
et Jean-Paul Goujon.
Valia Gréau
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