Après la proclamation de la révision du procès de 1894, les dreyfusards, pour fêter les héros Zola, Scheurer-Kestner et Picquart, organisèrent une manifestation. Beaucoup avaient été oubliés et parmi eux le premier à avoir pris la plume pour défendre le capitaine : Bernard Lazare. Il publia alors, dans L'Aurore, un texte pour dire sa peine et dire ce qu'avait été son engagement.

 

 

 

Lettre ouverte à M. Trarieux,
président de la Ligue des Droits de l'Homme
Monsieur,

Au lendemain de l'arrêt de la Cour de cassation, la Ligue des Droits de l'Homme a songé aux valeureux champions de la cause qui triomphait enfin, malgré tant d'obstacles, après trois années d'une lutte opiniâtre. Elle a envoyé son salut aux apôtres du verbe libérateur. Elle a acclamé Scheurer-Kestner, Picquart et Zola.

La Ligue vous a oublié, Monsieur, mais je suis sûr que vous n'avez pas dû en souffrir et vous vous êtes dit, sans doute, que la future gloire est faite d'un peu d'ingratitude temporaire et d'oubli momentané. Qu'importe, n'est-ce pas, que les acclamations aient d'injustifiables préférences, l'avenir et l'histoire sont là pour réparer et vous vous direz assurément qu'on a en vain donné à l'Amérique le nom de Vespuce, chacun sait aujourd'hui qu'elle fut découverte par Colomb.

Deux choses, d'ailleurs, pourraient vous consoler, si votre modestie n'y suffisait pas. D'abord ce n'est pas la Ligue des Droits de l'Homme qui tient le palmarès dans cette distribution de récompenses, pour laquelle elle a cru devoir se mandater ; puis, vous n'êtes pas le seul qu'elle ait oublié. Il en est d'autres auxquels l'hommage de la Ligue a manqué, au jour où le droit et la victorieuse justice s'imposaient enfin. Ainsi Forzinetti, qui souffrit des souffrances journalières de l'innocent et qui, simplement, héroïquement, rompant avec ses vieux préjugés militaires, sut se sacrifier pour proclamer hautement la vérité. Permettez-moi de lui envoyer mon salut en ce jour où le deuil l'empêchera de goûter la satisfaction du triomphe . Je l'ai vu en ces jours amers et doux où je connaissais la joie si âpre de lutter solitaire, sous la boue et les injures, pour cette vérité à laquelle, depuis, vous vous êtes tous ralliés, et s'il se souvient, sans doute, du jour où, comme un simple, comme un bel honnête homme, il est venu bravement, dédaignant tous risques, se mettre à mes côtés à l'aube de la bataille.

Vous n'avez pas songé à Leblois, qui fut aussi le bon ouvrier travaillant dans le silence, et vous avez oublié Demange, inoubliable cependant, celui-là, lui qui fut le premier à affronter l'insulte, lui dont le patient dévouement à l'innocence ne s'est jamais démenti.

A celui-là, cependant, vous deviez bien votre salut, ô ouvriers de la onzième heure ; vous le deviez à celui qui n'a jamais douté et qui, durant cinq ans, a attendu, plein de confiance en la force du vrai, la lumière qui vient de luire enfin. Il doit se remémorer les heures de 1894, quand il essayait d'arracher à la honte et au supplice le malheureux dont le crime de quelques-uns préparait le tombeau. Il doit songer à de tragiques, à de sombres, à de douces minutes, moments d'angoisse et moments d'espoir, dont j'ai vécu quelques-uns avec lui. Rappelez-vous, mon cher maître, le jour où, accouru à mon appel, vous êtes allé chez l'homme de la loi humaine, chez le sénateur Bérenger, pour le convaincre de cette monstrueuse communication de pièces secrètes dont la Cour de cassation vient de prononcer l'infamie.

Puis, cette journée de mai 1897, où j'amenai chez vous Scheurer-Kestner, que ma parole n'avait pas su assez convaincre, et que la vôtre, si pathétique pourtant, si pleine d'émotion que votre grand cœur avait su y mettre, ne peut pourtant encore entraîner. Mais vous allez avoir la suprême récompense, bientôt, et c'est votre verbe qui, devant le futur conseil de guerre, va libérer le martyr.

Et je ne veux pas parler, Messieurs de la Ligue, du frère admirable, vrai héros celui-là, auquel depuis cinq ans bientôt, depuis le lendemain de l'horrible supplice, me lient tant de liens faits d'affection profonde et d'admiration pour le courage indomptable, pour l'énergie jamais vaincue.

Vous me direz peut-être que je n'ai pas qualité pour vous reprocher vos oublis ? Mais non, puisque vous êtes une assemblée d'hommes qu'anime le souci de la vérité. D'ailleurs je n'aurais su me taire, et je vais vous dire pourquoi.

J'appartiens à la race de ceux qui, a dit Renan, ont introduit les premiers l'idée de justice dans le monde. C'est la foi au règne de cette justice qui a animé tous les miens, depuis les prophètes et les pauvres poètes qui chantaient les psaumes, jusqu'à ceux qui, comme Marx et Lassalle, ont revendiqué les droits du prolétariat, jusqu'aux humbles martyrs de la révolution qui ont expié leur croyance en l'idéal d'équité, dans les géhennes russes, sous le knout ou aux gibets tsariens. Tous, tous ceux-là, mes ancêtres et mes frères, ont voulu, fanatiquement, qu'il fût fait à chacun son droit, et que ne penchât jamais injustement le plateau de la balance. Pour cela ils ont crié, chanté, pleuré, souffert, malgré les outrages, malgré les insultes et les crachats.

Je suis des leurs et je veux l'être. Étant ainsi, ne pensez-vous pas que j'ai raison de parler, de parler de ceux auxquels vous n'avez pas songé ? Et je veux faire plus encore. N'est-ce pas qu'il n'est pas juste qu'au cours de la lutte ardente que nous venons tous de mener, on ait jeté tous les jours en opprobre à la face d'Israël les noms infâmes de Pollonais ou d'Arthur Meyer ? Faut-il laisser croire à tous que cette collectivité israélite n'a trouvé parmi elle que d'abjects renégats et de louches coquins, valets de bourreau ou de filles ? Non. Aussi, pour les miens, je veux qu'on dise que le premier j'ai parlé, que le premier qui se leva pour le juif martyr fut un juif, un juif qui a souffert dans son sang et dans sa chair les souffrances que supporta l'innocent, un juif qui savait à quel peuple de parias, de déshérités, de malheureux, il appartenait, et qui puisa dans cette conscience la volonté de combattre pour la justice et pour la vérité.

Et si je dis cela, ce n'est pas par désir de vaine gloire, par ambition des hommages inutiles, c'est parce qu'il faut que ce soit dit aujourd'hui, parce qu'il faut que l'on sache que ce juif a trouvé parmi les siens des mains amies - comme la vôtre, mon cher Reinach - pour se tendre vers lui au jour de la lutte solitaire, et qu'il a entendu battre à l'unisson des siens le cœur des humbles de sa race. Il devait en être ainsi, car Dreyfus n'a pas été pour moi et pour ceux qui ont pensé comme moi, uniquement un homme accablé par un inexorable destin et qu'il fallait sauver.

Dès ces sombres matinées de novembre 1894, où la meute atroce des Judet et des Drumont se rua sur lui, Dreyfus m'est apparu comme le symbole du juif persécuté. Il a incarné en lui, non seulement les séculaires souffrances de ce peuple de martyrs, mais les douleurs présentes. J'ai vu à travers lui les juifs parqués dans les ergastules russes, aspirant vainement à un peu de lumière et de liberté, les juifs roumains auxquels on refuse les droits d'hommes, ceux de Galicie, prolétaires que les trusts financiers affament, et qu'assomment les paysans fanatisés par leurs prêtres, malheureux se ruant sur de plus malheureux qu'eux. Il a été pour moi la tragique image des juifs algériens traqués et pillés, des malheureux émigrants mourant de faim dans les ghettos de New-York ou de Londres, de tous ceux dont la désespérance cherche un asile dans tous les coins du monde habité, un asile où ils trouveront enfin cette justice que les meilleurs d'entre eux ont tant appelée pour l'humanité entière.

Voilà pourquoi, Monsieur, Dreyfus m'a été cher, cher par ses origines et par celles qu'il incarnait ; voilà pourquoi j'ai voulu parler aujourd'hui, non pour dire ce que j'ai fait, mais pour affirmer ce que je veux faire, maintenant, demain, toujours, pour ceux de mes frères qui suent encore la sueur de sang qu'a suée le juif Jésus.

L'Aurore, 7 juin 1899.

Extrait de Bernard Lazare anarchiste et nationaliste juif. Paris, Champion, 1999.